samedi 04 février 2012

Produits Laitiers et Calcium Part.04 : "Lait, Mensonges et Propagande", revue des études présentées par Thierry Souccar, pages 55 à 69.

MonDieteticien.fr poursuit ici la revue débutée il y a quelques jours [1] à propos de l'ouvrage du journaliste scientifique Thierry Souccar : "Lait, Mensonges et Propagande".


Pages 55 à 59 :

Ces pages ont pour but de dénoncer par l'exemple la propagande de l'industrie laitière. Pour ce faire Thierry Souccar utilise précisément une technique de propagande en détournant le texte d'origine qu'il souhaitait critiquer. Il construit donc un texte de fiction visant à nous apitoyer sur le sort qui est fait aux vaches et à leurs petits veaux dans les élevages laitiers. Bien sûr, on ne peut que souhaiter que les animaux soient traités dans les meilleures conditions possibles, cela va d'ailleurs dans l'intérêt des consommateurs. Mais dans ces quelques pages, on est très loin de l'approche scientifique.

Heureusement, à partir de la page 61, on revient dans le vif du sujet puisque Thierry Souccar entend nous fournir : "les preuves que les laitages ne préviennent pas l'ostéoporose". Examinons donc ces preuves…


Page 64 :

Sur cette page, un encadré nous explique la différence entre études épidémiologiques (ou d'observation) et études cliniques (ou d'intervention). Cet encadré est simple et clair. Il contient une description tout à fait semblable à celle que j'ai exposée récemment [2]. On peut entre autres y lire les propositions suivantes :

"Les études épidémiologiques permettent de générer des hypothèses." "Il s'agit seulement d'associations et non pas de relations de cause à effet." "Les études cliniques permettent de confirmer ou d'infirmer les hypothèses qui découlent le plus souvent de l'épidémiologie."

Ces trois phrases sont absolument parfaites et résument tout ce qu'il y a à savoir sur les études scientifiques.


Page 65 :

Dans cette page, Thierry Souccar nous présente deux méta-analyses. Une méta-analyse est une synthèse des études disponibles sur un sujet. Voici la première :

Référence : Calcium, dairy products and osteoporosis. 2000

Ce que dit Thierry Souccar : "Robert Heaney [l'auteur de l'article] a conclu de l'ensemble de ces résultats que les suppléments de calcium et les laitages sont bénéfiques à la santé osseuse".

Ce que dit la référence donnée par Thierry Souccar : la première phrase de l'abstract (résumé de l'étude) indique que : "L'ostéoporose est un trouble multifactoriel dans lequel la nutrition joue un rôle mais ne rend pas compte de la totalité du problème".

("Osteoporosis is a multifactorial disorder in which nutrition plays a role but does not account for the totality of the problem.")

Bien que l'analyse de Robert Heaney ait recensé 36 études cliniques indiquant un rôle positif du calcium ou des produits laitiers (sur 38 au total), on notera que le chercheur fait preuve d'une position tout à fait nuancée. Certes, la nutrition joue un rôle dans cette pathologie mais d'autre mécanismes sont sûrement à l'œuvre.


Pour mettre en perspective le travail de Heaney, Thierry Souccar cite une deuxième méta-analyse :

Référence : Dairy foods and bone health: examination of the evidence. 2000

Ce que dit Thierry Souccar : "la même année, les Dr Roland Weinsier et Carlos Krumdiek […] ont fait le même travail et publié leurs conclusions" puis "Elles sont très éloignées de celles de Heaney".

Ce que dit la référence donnée par Thierry Souccar : là aussi, on retrouve, dès le début de l'abstract, l'expression d'une position très nuancée : "Il n'est pas évident de savoir si les produits laitiers sont favorables à la santé osseuse pour tous les types de populations ni si tous les produits laitiers apportent un bénéfice".

("It is unclear whether dairy foods promote bone health in all populations and whether all dairy foods are equally beneficial.")

Cette phrase suggère que :

peut-être, les produits laitiers pourraient apporter un bénéfice en terme de santé osseuse à certaines populations et pas à d'autres

et que,

peut-être, le bénéfice apporté par les produits laitiers pourrait varier en fonction de leur nature (lait, yaourt, fromage blanc, fromages affinés) et de leur composition.

Bien sûr, pour évaluer la pertinence d'une analyse telle que celle-ci, il ne faut pas se contenter de l'abstract. Allons donc voir ce qui se passe au niveau des données analysées : comme l'explique Thierry Souccar, les deux auteurs ont attribués des "notes" de fiabilité aux études recueillies pour cette méta-analyse. Ces notes vont de A pour les plus fiables à D pour les moins fiables. Ce travail préliminaire des auteurs va nous permettre de faire un grand ménage. En effet, toutes les études notées B, C ou D sont des études d'observations, donc pas des éléments de preuve. Nous allons retenir uniquement les études notées A qui sont au nombre de 12 : 6 indiquent une absence d'effet des produits laitiers sur la santé osseuse, 5 indiquent un effet favorable et 1 indique un effet défavorable.

Mais… Attendez…

En y regardant de plus près, on constate que la catégorie notée A regroupe en fait des études cliniques et des études épidémiologiques. Or, comme l'a expliqué Thierry Souccar ci-dessus :

"Les études épidémiologiques permettent de générer des hypothèses."

Donc pour quitter le domaine de l'hypothèse et se concentrer sur celui de la preuve, il ne faut retenir que les études cliniques. Il ne nous reste plus maintenant que 7 études à considérer. Sur ces 7 études, 5 indiquent un effet favorable des produits laitiers et 2 indiquent une absence d'effet.

Finalement, après avoir passé au tamis les résultats de cette grande méta-analyse, on s'aperçoit que les produits laitiers ne sont peut-être pas si dangereux que ça puisque les études cliniques décèlent un effet favorable sur la santé osseuse ou, au pire, une absence d'effet.

Pour être complet, signalons cependant que les deux auteurs, Weinsier et Krumdieck, critiquent certains aspects de ces 7 études cliniques, notamment concernant leur design. Ces critiques me semblent tout à fait recevables et soulignent la nécessité de bien construire les études futures.

A ce stade, on pourrait proposer une recommandation du type : si vous n'aimez pas les produits laitiers, ne vous forcez pas, et si vous les aimez, faites-vous plaisir.

Mais, comme le dit Thierry Souccar : "Peut-être une troisième méta-analyse saura-t-elle nous éclairer ?" La voici :


Pages 68 et 69 :

Référence : Calcium, dairy products, and bone health in children and young adults: a reevaluation of the evidence. 2005

Ce que dit Thierry Souccar : "sur les 37 études […] qui s'intéressaient au calcium laitier ou alimentaire, 27 n'ont trouvé aucune relation entre la consommation de laitages ou de calcium alimentaire et la santé de l'os. Parmi les études restantes, 9 ont enregistré un effet positif très modeste et variable qui pouvait dans certains cas être dû à la vitamine D".

Si on résume, ça semble en effet peu brillant : à peine un quart (9 sur 37) des études trouvent un effet positif, et encore, de faible envergure.

Ce que dit la référence donnée par Thierry Souccar : avant d'entrer dans l'analyse des données, on constate un premier détail un peu gênant. Normalement, dans une méta-analyse bien faite, les auteurs présentent un tableau qui reprend toutes les études retenues pour la synthèse avec un classement par type d'étude. Ces tableaux sont présents dans la méta-analyse de Heaney ainsi que dans celle de Weinsier et Krumdieck. Mais ici, on n'a pas de tableau. Admettons qu'il s'agisse juste d'un défaut de méthodologie.

Intéressons-nous maintenant aux résultats. Là encore cette méta-analyse mélange études cliniques et épidémiologiques. Pour les raisons déjà expliquées, nous allons nous concentrer sur les études cliniques. Une fois le tri fait, il reste 13 études cliniques.

3 études portent sur les produits laitiers seuls ou associés à des suppléments de calcium :

2 études trouvent des résultats favorables sur certains critères,1 étude trouve une absence d'effet.

10 études portent sur des suppléments de calcium :

9 études trouvent des résultats favorables sur certains critères,1 étude trouve une absence d'effet.

Donc au final, sur les études cliniques qui sont les seules, je le rappelle, capables d'apporter des éléments de preuves, on se retrouve avec 11 études indiquant un effet favorable des produits laitiers et/ou du calcium sur 13. Certes, ces études sont critiquables sur certains aspects et nécessitent des travaux complémentaires en vue d'affiner les résultats cependant on est quand même loin du constat de départ.

Mais… Attendez encore…

Thierry Souccar nous précise que les trois auteurs de la méta-analyse que nous venons d'examiner sont membres du Physicians Committee for Responsible Medecine (PCRM). En apparence, un "Comité de Praticiens pour une Médecine Responsable", ça inspire confiance. On imagine qu'il s'agit de médecins soucieux d'éthique, de bonnes pratiques et de rigueur scientifique.

Sauf qu'en réalité, le PCRM sert de vitrine scientifique à la People for the Ethical Treatment of Animals Foundation (PETA) qui est une des plus grosse association américaine de défense des droits des animaux, évidemment pro-végétarienne.

Il n'est en aucun cas question ici de critiquer la défense des droits des animaux ni l'approche végétarienne. En revanche, il est permis d'avoir de sérieux doutes en terme d'objectivité lorsque des médecins pro-végétariens décident de réaliser une méta-analyse sur des produits d'origine animale. On se trouve typiquement en présence d'un conflit d'intérêt fortement susceptible d'induire un biais de sélection lors du choix des études retenues pour la méta-analyse.

Maintenant, de deux chose l'une :

Soit Thierry Souccar qui semble pourtant bien connaître le milieu des chercheurs américains ignore la véritable nature du PCRM, ce qui, pour un journaliste scientifique, est un peu gênant .

Soit Thierry Souccar est au courant et choisit sciemment de passer sous silence ce conflit d'intérêt, ce qui, pour un journaliste scientifique, est tout de même assez grave.


La suite prochainement…


Notes et références

1. "Lait, Mensonges et Propagande", revue des études présentées par Thierry Souccar, pages 17 à 53. www.mondieteticien.fr

2. Comprendre les études scientifiques : quel degré de preuve ? www.mondieteticien.fr


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Photo A. Bourgade ©

 


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