vendredi 08 avril 2011

Fructose et Fruits

Une croyance relativement récente, apparue parmi certaines personnes soucieuses de leur santé, suggère que la consommation régulière de fruits serait potentiellement dangereuse en raison de leur contenu en fructose. Un nombre conséquent d'études indiquent en effet que la consommation excessive de fructose a des effets délétères sur certains paramètres (triacylglycérols post-prandiaux, sensibilité à l'insuline, lipogénèse de novo). Il apparaît cependant qu'en examinant ces études d'un peu plus près, on puisse légitimement s'interroger quant à leur pertinence relativement à la consommation de fructose dans des conditions réelles.

Parmi les études utilisées ici ou là comme arguments anti-fructose, un très grand nombre a été mené sur des rongeurs. Or on peut distinguer deux biais qui entachent la pertinence de ces études. D'abord, même si les rongeurs offrent un modèle de première approximation intéressant pour tester l'impact de certaines molécules sur l'organisme, rien ne dit que la façon dont ils métabolisent le fructose est identique à la notre. Ensuite, la plupart des études ont utilisé des doses massives de fructose, sans commune mesure avec une consommation humaine réelle.

Par exemple ici :

High-fructose diet elevates myocardial superoxide generation in mice in the absence of cardiac hypertrophy.

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19932004

Dans cette étude, les rongeurs ont reçu une alimentation composée à 60 % de fructose. Si l'on transpose cet apport à l'homme, cela correspond à environ 375 g de fructose ingérés quotidiennement (pour un apport énergétique total de 2500 kCal). Pour donner un ordre d'idée, il faudrait manger plus de 41 pommes par jour pour approcher un tel montant. Ce calcul permet d'introduire un concept de première importance quand on s'intéresse au fructose : le dosage.

Les études menées sur des humains offrent également dans certains cas des résultats défavorables.

Par exemple dans cette étude :

Fructose modifies the hormonal response and modulates lipid metabolism in aerobic exercise after glucose supplementation.

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/18533896

(ou full-text, si le lien fonctionne :

http://ganymedes.lib.unideb.hu:8080/udpeer/bitstream/2437.2/169/1/PEER_stage2_10.1042%252FCS20080120.pdf )

Ici, on a fait boire à des humains (20 jeunes hommes âgés en moyenne de 26 ans) une solution de glucose ou une solution de glucose + fructose. Puis certains paramètres ont été mesurés pendant et après un exercice de pédalage sur vélo ergomètre. A première vue, il semble que l'utilisation du fructose favorise l'apparition de lipoperoxydes, de molécules de LDL-oxydées et de triacylglycérols. L'insulinémie moyenne est également plus élevée sans favoriser pour autant une plus grande diminution du sucre sanguin.

Toutefois quand on regarde d'un peu plus près, on remarque que les boissons apportées dans le cadre de l'étude ne sont pas isocaloriques. Dans un cas on donne 50 g de glucose et dans l'autre 50 g de glucose plus 15 g de fructose, soit un apport calorique supérieur de 30 %.

Dès lors, il semble assez hasardeux d'imputer les variations observées uniquement à la nature du sucre ajouté. Il aurait probablement été plus judicieux de comparer 65 g de glucose avec 50 g de glucose plus 15 g de fructose.

Ce qui est troublant dans cette étude, c'est que si on examine les courbes et les données proposées, on constate que les écarts de lipoperoxydes, de molécules de LDL-oxydées et de triacylglycérols entre les deux solutions sont transitoires et tendent à atteindre des niveaux identiques lors de la dernière mesure (t = 105') et ce, en dépit de l'apport calorique supérieur de la solution contenant du fructose. Encore plus surprenant : étant donné l'allure des courbes lors de cette dernière mesure, on peut poser l'hypothèse qu'une mesure à t = 135' aurait peut-être même donné un écart favorable à la solution contenant du fructose.

Enfin, la courbe indiquant la concentration plasmatique des acides gras libres (AGL) est particulièrement délicate à analyser et on peut d'ailleurs s'interroger sur l'interprétation - contradictoire à certains égards - qu'en font les auteurs de l'étude. Soit on considère que la présence de ces AGL est un marqueur de la lipogénèse de novo, auquel cas la solution de glucose pur semble la plus néfaste en phase de repos (au delà de t = 45'), soit on considère que cette présence témoignent de l'utilisation des AGL comme substrats énergétiques, auquel cas il semblerait que la solution contenant du fructose se révèle intéressante pour des exercices dont la durée dépasse la vingtaine de minutes.

Je ne vais pas poursuivre l'analyse des études au delà de ces deux exemples, donnés à titre indicatif pour illustrer la notion de biais (toutefois, si certains souhaitent me soumettre des études en particulier - sur le fructose - je les examinerai bien volontiers). Je me limiterai donc pour l'instant à vous renvoyer vers un certains nombre de méta-analyses faites sur le sujet :

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/20047139

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/18996880

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/20086073

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19386821

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/21050460

Elles vont toutes dans le même sens, à savoir que la dangerosité associée au fructose est tributaire de nombreux paramètres qui réclament de la souplesse et de la nuance dans l'interprétation. Ainsi, les résultats diffèrent selon que les études portent sur :

des rongeurs ou des humains,des humains bien portants ou malades,des diètes hypo-, normo- ou hypercaloriques,des dosages faibles, moyens ou élevés,des périodes courtes, moyennes ou longues,du fructose sous forme liquide, solide ou naturelle.

Pour faire une synthèse générale, on peut dire que oui, le fructose à haute dose est potentiellement dangereux pour la santé mais que non, une consommation "réaliste" ne pose pas de problème et pourrait même apporter certains bénéfices.

Qu'est ce qu'une consommation réaliste ?

C'est un apport quotidien de fructose avec une limite maximum à 100 g par jour chez des biens portants. Mais chez des diabétiques de type 2 la limite haute semble se situer à 60 g par jour ( http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19592634 ). Par mesure de prudence, je propose donc d'utiliser cette dernière. Pour donner un ordre d'idée, cela représente déjà 1 kg de pommes par jour ou 2,5 kg de fraises ou d'oranges, ou encore près de 150 g de miel ! On voit donc qu'une consommation raisonnable permet de rester largement en dessous de cette limite. (évidemment, si on abuse de sodas et autres boissons sucrées, c'est une toute autre histoire)

Une consommation réaliste, c'est aussi privilégier les sources naturelles de fructose : fruits essentiellement car la présence de fibres et l'étape de mastication éviteront les apports massifs de fructose que l'on peut constater avec des boissons sucrées (sodas et jus de fruits). Comme on vient de le voir, il sera probablement difficile d'ingurgiter 2,5 kg de fraises en quelques secondes. Par ailleurs, une des méta-analyses indique que le miel serait une source moins néfaste que les sources manufacturées : sucrose ou sirops de maïs à haute teneur en fructose (HFCS). (Mais même pour ces derniers - sucrose et HFCS - il est probable qu'une consommation modérée ne présente aucun danger).

Quels seraient les bénéfices d'une consommation modérée de fructose ?

1) Il semblerait qu'un apport modéré à long terme favorise un meilleur contrôle de la glycémie avec en particulier une réduction de l'hémoglobine glyquée (HbA1c).

2) L'acide urique dont la production est associée au métabolisme du fructose (à dose modérée, je le rappelle) joue probablement un rôle d'anti-oxydant. C'est même, selon certains auteurs, la présence de fructose dans les fruits qui leur conférerait leur pouvoir anti-oxydant : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/15203196

3) Enfin, la synthèse du glycogène hépatique étant favorisée par le fructose, un apport modéré pourrait s'avérer intéressant le matin après le jeûne nocturne ainsi que pendant ou après un entraînement pour reconstituer rapidement les réserves.

Et bien évidemment, l'apport de fructose sous la forme évoquée plus haut, c'est à dire essentiellement celui contenu dans les fruits, s'accompagne d'apports en vitamines et en éléments alcalinisants (citrate et potassium par exemple).

En conclusion, il est certainement prudent d'éviter la consommation de hautes doses de fructose, surtout si l'apport calorique se situe au-delà de la maintenance. En revanche s'abstenir de consommer des fruits au prétexte de leur contenu en fructose s'avère très certainement une précaution inutile voire même néfaste.

MonDieteticien.fr

Photo A. Bourgade ©

 


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